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Jeanne-Andrée PATÉ, notre Camarade, ancienne déportée à Ravensbrück et Holleischen.
Publié le lundi 27 mars 2006, mis à jour le lundi 13 novembre 2006

Témoignages recueillis par Jean-Pierre HUSSON, historien et Marine HÉRAUD, Professeur de Lettres.


  1. Jeanne-Andrée PATÉ
  2. La libération du Kommando de Holleischen
  3. Un jour la nuit

1. Jeanne-Andrée PATÉ

Jeanne-Andrée Paté au Musée de la Reddition de Reims, le 29 avril 2000.
AFMD.

Militante communiste, Jeanne-Andrée PATÉ a été arrêtée à Reims le 23 avril 1943, puis internée successivement à Reims, Laon, Compiègne et Romainville. Déportée comme résistante le 18 avril 1944 au camp de concentration de Ravensbrück, où elle a reçu le matricule 35265, elle a été affectée au Kommando de Holleischen, Kommando dépendant du camp de Flossenbürg dans lequel les femmes travaillaient pour l’usine de munitions Skoda en Tchécoslovaquie. Elle a été libérée par des partisans polonais le 5 mai 1945. Elle continue de témoigner en toutes occasions et en particulier devant les élèves de collège et de lycée, dans le cadre de la préparation au Concours de la Résistance et de la Déportation, devant les professeurs stagiaires de l’Institut universitaire de formation des maîtres de Reims, et au cours des conférences, expositions et manifestations diverses organisées par la délégation marnaise des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (AFMD).

2. La libération du Kommando de Holleischen

Témoignage recueilli par Jean-Pierre Husson lors de la Conférence-débat organisée par la délégation marnaise des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation le 29 avril 2000 au Musée de la Reddition de Reims.

Il y a 55 ans, les portes des camps de concentration s’ouvraient ; c’est alors que le monde horrifié découvrait ce que le régime maudit du fascisme était capable de faire.
Pas un seul camp n’a vécu la même libération.

Positions des camps de Ravensbrück et Flossenburg dans l’ensemble des camps nazis.

À Buchenwald où mon mari a été déporté, ce sont les déportés qui ont ouvert les portes du camp, car ils étaient puissamment organisés dans un comité international clandestin, alors que tous les autres camps ont été libérés par les troupes alliées et soviétiques ou par des groupes de partisans.

J’ai été déportée au camp de Ravensbrück, puis envoyée au Kommando de Holleischen qui se trouvait a 30 kilomètres de Pilsen en Tchécoslovaquie, et c’est un groupe de partisans polonais et tchèques qui nous ont délivrées le 5 mai à 11 heures du matin.

Quelques jours auparavant, les Polonaises nous avaient prévenues que des partisans étaient tout près dans la forêt.
L’organisation clandestine du camp avait pris ses dispositions en cas d’une évacuation par la route : il avait été décidé que la déportée qui tomberait ne serait pas aidée par ses camarades, car quelques centaines de mètres plus loin c’étaient les trois qui tombaient, abattues par les SS.

Les barraques du camp de Ravensbrück.
Le 4 mai au soir, les SS nous avaient enfermées dans les blocs.
Nous étions inquiètes, car nous savions que le camp était miné, comme tous les camps d’ailleurs, car aucun déporté ne devait survivre.
Nous avions veillé toute la nuit. Aussi quelle joie quand nous avons vu que les SS des miradors étaient mitraillés et tués, et que des hommes en tenue militaire et brassard rouge défonçaient la porte du camp, escaladaient les murs et abattaient quelques SS qui voulaient fuir. Ils étaient partout à la fois, et nos bourreaux ont été pris au piège comme des rats.
Nous étions libres et nous avions la vie sauve !
Après avoir été rassemblés, tous les SS, hommes et femmes, durent être protégés, car je crois que nous aurions pris plaisir à les massacrer.
Mais les partisans nous ont assurées qu’ils seraient jugés et que nous serions témoins à leur jugement.
Pour nous, c’était net, ils méritaient la peine de mort.
Parmi les femmes SS, il y avait celles qui avaient bastonné et envoyé au camp de Flossenbürg trois déportées, une Française et deux Polonaises accusées de sabotage. Une presse avait sauté.
Toutes les trois ont été pendues !
Après nous avoir libérées, les partisans sont partis pour libérer un autre camp. Ils ont emmené avec eux les déportées russes et polonaises. Nous étions le 5 mai, et nous sommes restées 1 500 déportées françaises, seules dans ce camp, sans protection pendant deux jours, alors que les fascistes se trouvaient encore dans la forêt et les Allemands à Holleischen, à quelques centaines de mètres du camp.
Vue aérienne du camp de Flossenburg.

Après le départ des partisans, des prisonniers français sont venus pour nous aider à organiser notre camp. L’émotion était grande : nous avons chanté tous ensemble la Marseillaise !
Quelques jours après, nous avons vu les Américains.

Nous avions beaucoup de camarades malades. La dysenterie se propageait rapidement et nous n’avions pas de médicaments ! La première visite d’une mission française fut longue à venir. Le docteur qui l’accompagnait avait comme médicament une petite fiole d’élixir contre la dysenterie. Une goutte d’eau pour le nombre de malades. Cette mission a rapatrié les déportées les plus malades.
Lors de leur deuxième visite, quelques jours après, même petite fiole de médicaments et rapatriement encore de quelques déportées, parmi lesquelles Madame Laurency dont le mari avait été gouverneur du Tchad. Mais celle-ci a refusé de partir et a donné comme message à son mari, qu’elle ne partirait qu’avec toutes les Françaises, ses camarades de combat.

Mais le temps passait, le nombre de malades augmentait. Enfin un jour, nous avons vu arriver des camions américains non bâchés qui nous ont amenées à une vitesse effarante jusqu’à Wisbourg, ville détruite aux trois quarts.
Alors sur une grande place, il y avait un grand nombre de déportés, des hommes, des femmes, squelettes en habits rayés. Et là tout le monde a dû se déshabiller et passer nu devant une machine qui nous aspergeait de poudre désinfectante.
Après une nuit passée dans un des rares bâtiments encore debout, au matin nous avons retrouvé, pour nous rapatrier, les mêmes wagons que ceux qui nous avaient amenées en déportation. Mais ceux-ci avaient les portes ouvertes. Nous n’avions pas de sièges et pas de ravitaillement. Nous avons mis une journée et une nuit pour revoir la France.
À la frontière, nous avons retrouvé notre identité avec la carte de rapatriement qui nous a été donnée avec un peu d’argent. Les uns avaient touché quelques vêtements, d’autres sont revenus à la maison avec leur habit rayé plein de poux, marqué du triangle rouge et du numéro d’immatriculation.
Ce n’est qu’arrivés à Tournes, dans les Ardennes, que le gouvernement a quand même mis des trains de voyageurs à notre disposition. Encore heureux c’était gratuit ! Les trains se suivaient et il y avait de nombreux arrêts. Nous étions cinq Rémoises et nous avions tellement peur que le train ne s’arrête pas à Reims, que nous sommes descendues, loin de la gare et sans que cela nous semble étrange, nous avons marché le long des voies.
Ce qui prouve que nous n’étions pas tout à fait dans notre état normal !

Entourée du colonel Louis Carrière, ancien déporté de Mauthausen et de de Lucien Hirth, déporté à Neuengamme, Jeanne-Andrée Paté témoigne devant les élèves du lycée Clemenceau, de Reims le 26 février 2005.

Arrivées en gare de Reims, il y avait un petit comité d’accueil. C’était le matin, très tôt. Une de nos camarades apprenant la mort de son mari, fusillé le 6 juin 1944, a fait un grave malaise. Pas de docteur, pas d’ambulance. C’est moi-même qui ai dû la raccompagner chez elle en voiture et attendre que les voisins appellent un docteur. Alors j’ai pu rentrer chez moi, retrouver ma gosse que j’avais abandonnée pendant deux longues années, et mon mari de retour de Buchenwald dans un état de santé lamentable.
Nous n’avions pas d’argent, bien sûr, si ce n’est une petite pension que touchait ma mère qui vivait avec nous.
Mon mari qui avait été arrêté le 3 juin 1941 était très malade. Il n’a pu reprendre son travail que deux ans après. Quant à moi, je suis rentrée comme femme de service dans les écoles.

Il faut dire la vérité, le gouvernement n’avait rien prévu pour le retour des déportés. Nous avons dû payer nos soins, chercher du travail.
Nous avons dû nous battre pour faire valoir nos droits, avoir les soins gratuits, nous battre pour avoir des pensions, pour nous permettre d’améliorer notre vie.
Ce même gouvernement a établi deux catégories de déportés :
- les résistants qui avaient leur titre, les soins gratuits et des pensions correctes,
- et les politiques qui n’avaient droit à rien d’autre qu’une minable pension. Le plus terrible fut que les résistants arrêtés avant 1942 ont été considérés comme politiques.
Les organisations de déportés se sont battues pendant plus de dix ans pour que les pensions et soins gratuits soient les mêmes pour tous.
Le malheur est que beaucoup sont morts pendant cette période, faute des soins nécessaires à leur santé.
Le peu de survivants qui restent continueront de se battre, de témoigner, de crier bien haut ce qu’est le régime maudit du fascisme.
Le ventre de la bête immonde est encore fécond.
Vous les jeunes soyez vigilants pour qu’il n’y ait plus jamais de Treblinka, de Buchenwald, de Ravensbrück …

Plus jamais ça !

3. Un jour la nuit

Témoignage de Jeanne-Andrée PATÉ sur sa déportation, recueilli et mis en forme par Marine HÉRAUD,
professeur de Lettres, en formation à l’IUFM de Reims au cours de l’année scolaire 2004-2005.

 

Jeanne-Andrée Paté témoigne devant les élèves du lycée Clemenceau, de Reims le 26 février 2005.
Je suis une battante. J’ai toujours été une battante : c’est ce qui m’a sauvée.
Je suis née en 1914, mes premières années ont donc eu pour décor une guerre, la Grande Guerre.
Originaire de la Nièvre, de Saint Léger des Vignes, précisément, j’ai quitté ma maison d’enfance à l’âge de neuf ans pour aller habiter à Reims. Là se trouvait mon oncle. C’est lui qui m’a donné le goût de la révolte très tôt.
Dès dix-huit ans, j’ai milité activement pour le Parti communiste français. Mon engagement précoce et mon caractère rebelle trouvent leur source dans le spectacle perpétuel de l’injustice. En effet, mon père a été fait prisonnier deux ans pendant la guerre de 14-18, pour refus de guerre. C’était un enfant de la DASS.
Sans doute ai-je hérité de ses gènes rebelles !
Mon père est mort lorsque j’avais cinq ans. Ma sœur est née le lendemain de sa mort, comme pour montrer que finalement la vie continuait malgré tout, malgré « l’horreur absolue ».

J’ai arrêté l’école à onze ans, après avoir obtenu mon certificat d’études. J’étais plutôt brillante.
Ma mère travaillait alors dans une usine de confection de casquettes, ce qui n’avait rien d’étonnant puisqu’à l’époque Reims regorgeait de ces usines de confection. J’accompagnais ma mère dans son atelier, et à dix-sept ans, je ramenais déjà des corsets et des soutiens-gorge à la maison pour pouvoir participer.

Affiche du Parti Communiste Français au moment du Front Populaire.

Nous habitions à côté de chez mon oncle, communiste tout comme sa femme. Il lisait L’Humanité.
Nous vivions médiocrement, et cette vie modeste, ainsi que le spectacle de l’injustice et de l’exploitation au travail ont précipité mon engagement politique, déjà acquis par mon caractère comme je l’ai dit.
Jusqu’à mes vingt ans, mes années de travail étaient donc diverties par de nombreuses discussions avec mon oncle ainsi que par des lectures de journaux engagés.
Aujourd’hui, je peux me vanter de posséder ma soixante-treizième carte du Parti ! Faites le calcul, j’avais ma première bien avant ma majorité.
De nos jours, pourtant, le Parti n’est plus ce qu’il était, il est beaucoup moins virulent qu’à l’époque…
La colère gronde toujours en moi, je suis comme ça. Je vois constamment ce qui n’a pas été fait et ce qui aurait pu l’être.
Selon moi, par exemple, avant 1914, les socialistes n’ont pas assez lutté pour empêcher la guerre après l’assassinat de Jaurès.

Drapeau de l’URSS.

D’avoir vu mon père exploité dans son usine de guerre jusqu’en 1919 a certainement développé en moi une reconnaissance envers la Russie soviétique qui mit le peuple au pouvoir en 1917. L’heure de la revanche avait enfin sonné… en tout cas je le croyais.
Je suis ainsi descendue très tôt dans la rue pour y distribuer des tracts : j’appartenais aux Jeunesses communistes qui évidemment s’opposaient à la guerre, pourtant bel et bien en train de se préparer.
On a compris en 1934 que ça allait recommencer toute cette absurdité qui allait prendre à nouveau nos hommes. J’avais tout juste vingt ans.
Je me rappelle avoir pris la parole pour la première fois dans une usine du quartier Fléchambault de Reims. J’ai adoré ça, j’étais déchaînée. Je sentais que j’avais un tempérament de meneuse, qui ne m’a pas quittée lorsque j’étais dans les camps. J’aime prendre la parole, c’est pour ça que je la prends encore aujourd ’hui, pour que mon récit soit utile, qu’il serve à ce que cette horreur ne se reproduise plus jamais.
C’est mon ultime façon à moi de lutter.

Les années 1934-1935 voient donc la révolte gronder dans les usines.
À l’époque, les patrons étaient paternalistes certes, mais l’exploitation n’en était pas pour autant moins là.
J’ai rencontré mon mari en 1936, dans les réunions du Parti. Il faisait du théâtre. Notre amour a été fort et solide pendant de nombreuses années, où nous militions côte à côte.
Nos efforts n’étaient pas vains : en 1936, les grèves ont fait céder le gouvernement français qui a dû « lâcher » des congés payés et des augmentations.
De mars 1936 au début de la guerre, le Front Populaire était au pouvoir, mais Léon Blum, pourtant socialiste, ne donnait rien. Ce sont nous, les Communistes, qui avons tout fait.
Les luttes se sont intensifiées au début de l’année 1937, le patronat reprenant du poil de la bête.
À cette époque, mon mari travaillait dans le textile. Il a fait la grève la plus longue, et a fini par se faire licencier car il appartenait à un syndicat, chose interdite.
Quant à moi, je travaillais toujours sur mes corsets.
Nous avons connu une période très difficile, puisque mon mari était au chômage ; un salaire pour deux puis trois était insuffisant : en effet, notre fille devait arriver en 1937.
De 1938 à 1939, notre vie était rythmée par les luttes : la guerre se révélait imminente, et le Parti dénonçait tout cela.
La Russie soviétique n’était pas prête à faire la guerre, et en août 1939, le Parti lui a donné raison, position qui l’a alors mis dans l’illégalité. Le pacte d’amitié demandé à ce moment par la Russie étant refusé, cette dernière a fait un pacte avec l’Allemagne.
Que pouvait-elle faire d’autre ? Elle n’avait aucun moyen de faire la guerre, elle a donc pactisé avec l’ennemi.

La Droite a repris le pouvoir en France.
Exceptées les perquisitions, notre vie suivait son cours normal. Le peu d’argent qu’on avait servait à acheter de « beaux livres », c’est-à-dire des livres communistes. Mon mari a lu tout Aragon ! La censure était alors très forte sur les écrits politiques ; par exemple le journal, L’Humanité a été interdit.
Bien sûr la distribution des tracts devenait de plus en plus difficile, nous étions en pleine illégalité.
La déclaration de guerre en septembre 1939 n’a surpris personne.
Mon mari fut mobilisé dans les Pionniers, qui préparaient les bateaux de guerre. Quant à moi, après mon accouchement, je m’étais remise à la confection : je fus donc mobilisée pour faire des chemises de soldats.

Bombardement du terrain d’aviation de Reims au mois de mai 1940.

Le 10 mai 1940, Reims fut bombardée pour la première fois.
Mon mari, lors de sa première permission, m’avait suppliée : « Surtout, va aux abris avec la petite ! ». Nous habitions le quartier Sainte Anne, et les abris étaient très loin.
Comme ma mère était invalide, nous sommes allés dans la Nièvre. Ma sœur était encore institutrice à cette époque, mais ça n’allait pas durer. Mes activités communistes ont été suspendues là-bas.
Mais je suis revenue à Reims au mois d’août.
Mon mari, qui n’était pas prisonnier, est parti près de Marseille. Ma sœur fut alors rayée de l’Enseignement car elle était, elle aussi, communiste. Elle exerça donc le métier de comptable. Mon mari est revenu en septembre et la lutte a repris, mais sous une nouvelle forme cette fois.
De Gaulle avait fait son appel à la Résistance le 18 juin et le 19, le Parti fit le sien.
De nouveau, on a recommencé à distribuer des tracts.
Cette fois, il fallait redoubler de vigilance pour s’organiser. C’est pourquoi le Parti a inventé le système du « triangle », pour limiter les dégâts en cas de rafle. Il y avait ainsi un responsable avec deux autres membres. Ce fractionnement évitait aussi les fuites.
Les tickets de rationnement ont commencé : c’était une période très dure, où chaque personne avait droit à cent grammes de pain. Evidemment, le marché noir a explosé.
Pour ma part, j’étais en bonne santé, chose primordiale pendant la guerre, et combien par la suite…
Le Parti se regroupait par quartier, en cellule. J’appartenais à la cellule 3. J’avais une machine à faire des tracts, je me « planquais » chez un partisan de la rue Bazin.

En février 1941, nous avons déménagé dans cette rue, près de chez Madame Goumet, dame qui prit une tragique importance par la suite. C’est elle qui était la détentrice de la machine.
Nous étions fichés par la police française, depuis l’interdiction du Parti communiste en août 1939 , grâce au procédé de l’anthropométrie qui relevait notre photo, nos empreintes et notre écriture.
En mai 1941 a été créé le Front national de lutte pour l’indépendance de la France.
Le 3 juin 1941, mon mari qui était responsable de trois triangles, a été arrêté. Il avait été « vendu » par Roy, un couvreur.
J’étais alors rédactrice d’un journal, La Voix des Femmes. Voici une anecdote qui montre que, quelque part, brillait une étoile au-dessus de ma tête, même si son éclat fut terni par moments. Un jour que j’allais faire la copie du journal dans ma cuisine, ma fille Maryse a surgi, le visage souillé par quelque jeu. J’ai mis de côté mon journal pour la débarbouiller, et à ce moment, la police est entrée pour une perquisition. Elle n’a pas pu voir la copie du joumal et j’ai échappé à l’arrestation.

Résistant exécuté par les nazis.

Ma sœur est entrée dans la clandestinité le 7 juin 1942, chez les Francs-tireurs et partisans français [ organisation armée du Front national de lutte pour l’indépendance de la France ]. Elle était résistante dans l’Aube, où son groupe tua deux membres de la Gestapo. Pour cela, elle fut envoyée à la forteresse de Breslau en Allemagne, d’où elle ne fut libérée qu’en 1945.
J’étais donc seule avec ma mère et ma fille. La peur nous engageait à prendre beaucoup de précautions.
Pendant ce temps, les Allemands préparaient les camps de travail forcé.
Je subissais de nombreux interrogatoires par la police française.
Mon mari, arrêté, était à la prison Robespierre, mais en juillet, un tribunal de trois juges l’a transféré à Paris, où il a été condanmé à cinq ans de prison, et non à mort comme le furent ceux qui suivirent. Il se retrouva donc à la Centrale de Melun avec les droits communs. Je ne le voyais pas souvent, je savais seulement qu’il était à peu près bien traité : en deux ans, je n’ai pu lui rendre que deux visites.

En avril 1944, tous les prisonniers politiques furent envoyés dans les camps.
Lui est parti pour le camp de concentration de Buchenwald, en usine de guerre, où il fabriquait des fusils. Il parvenait parfois à saboter son travail, continuant ainsi à faire acte de résistance.
Quant à moi, je poursuivais mon travail clandestin avec Madame Gournet.
Je fus pourtant trahie par sa fille à la suite d’un événement dont le caractère anodin et l’absurdité furent les déclencheurs de ma déportation : en effet, sa fille, punie et privée de sortie, avait voulu se venger en écrivant une lettre à la Gestapo, dans laquelle elle dénonçait sa mère qui « écoutait Londres ».
Cette lettre a eu des conséquences terribles : sa mère, arrêtée, a parlé sous la menace et a vendu tout le monde, dont Monsieur Fontaine, un responsable haut placé au sein de la Résistance.
Ses ouvriers ont parlé à leur tour et une grande partie du réseau a ainsi été démantelée.
La fille de Madame Goumet, loin de se repentir, s’est d’ailleurs mise à travailler activement pour la Gestapo. Sa mère a donc été arrêtée par la Gestapo en avril 1943. Sous la menace et le chantage, elle a donné tous les résistants.
J’ai moi-même été arrêtée et interrogée cinq semaines, moins d’un mois plus tard. Mon nom de guerre était Antoinette. Durant ces interrogatoires, je n’ai pas eu peur de souffrir, j’ai eu peur de parler.
À la prison, mon seul soutien était Gustav, un ancien Allemand de la guerre 14-18, adorable avec les résistants.
Lors de mon premier interrogatoire, j’ai été déshabillée, giflée puis frappée à coups de schlague. Cela a duré douze heures. Je n’ai rien dit.
Au mois d’août, trois mois après mon arrestation, j’ai été transférée à la prison de Laon. Là, je retrouve deux copines. L’une d’elle a tellement été frappée qu’elle est méconnaissable ; elle a parlé.
À Laon, je perds le soutien indéfectible du gardien allemand Gustav. Je suis restée là-bas jusqu’en janvier et malgré tout, je n’ai jamais connu le désespoir. Je savais qu’il fallait tenir bon. Dans ma cellule, il y avait la femme d’un médecin du 2ème Bureau, la châtelaine de Sillery, Madame Hecht, Madame Hèdre, Madame Morin et Madame Lorrain. Nos conditions de vie n’étaient pas trop déplorables, et les interrogatoires moins musclés qu’à Reims.
À la fin du mois de janvier 1944, toutes les prisonnières politiques réunies à l’hospice qui nous servait de prison ont été rassemblées pour aller à Compiègne, en car. Ce fut l’occasion pour nous de faire un dernier acte de résistance : nous avons collé des affiches sur les vitres du car. On peut le dire, chaque minute était une occasion potentielle pour se dresser contre les nazis.

Départ d’un train de déportés.

Commence alors le départ pour Ravensbrück, le camp de concentration réservé aux femmes.
On ne connaissait pas toute l’horreur des camps, même si on surnommait déjà Compiègne l’antichambre des camps. Là encore, on peut dire que j’ai eu de la chance, puisque je ne suis pas partie tout de suite à Ravensbrück : en effet, à un jour près, j’ai échappé au convoi qui a emmené les déportées au début de l’hiver 1944. Je n’aurai sans doute pas survécu à deux hivers rigoureux dans le camp.
De Compiègne, nous sommes allés à Romainville, fort de la région parisienne. Les hommes étaient dans des casemates, tandis que les femmes étaient logées dans la caserne. Là-bas, on ne subissait plus d’interrogatoires et on avait de la soupe.
Un souvenir douloureux demeure, cependant : on m’y arracha une dent sans la moindre anesthésie.
Nous attendions. Je savais ma fille en sécurité, mais je n’avais aucune nouvelle de mon mari, je ne savais même pas s’il était vivant.
Je suis partie pour Ravensbrück par le convoi du 18 avril 1944 ; dans ce camp furent immatriculées 110 000 femmes, toutes surveillées par des femmes SS.

L’enfer a débuté dès le « voyage ».
Nous sommes partis de Pantin en train, sous les yeux d’un immense rassemblement de SS et de chiens ; plutôt que de trains, il faudrait mieux parler de wagons à bestiaux… Pour pouvoir nous entasser le plus possible, les SS nous faisaient asseoir les jambes écartées, pour pouvoir accueillir une autre « passagère ».

Arrivée d’un train de déportés.
Nous avions des tinettes, espèces de petits tonneaux pour faire nos besoins. Dans chaque wagon, il y avait six SS et un chien.
Le train s’est arrêté à Épernay. Là, nous avons crié le plus possible : « On part en Allemagne », pour attirer l’attention des gens. Ils nous ont menacé de tirer lorsqu’on a entonné La Marseillaise. On a roulé toute la nuit sans boire ni manger, à l’exception de sucreries distribuées par la Croix-Rouge. Pour ma part, je n’y ai pas touché, car je savais que la soif provoquée par le sucre ne serait jamais étanchée. Le trajet a duré deux jours. J’ai réussi à le supporter, ce qui n’a pas été le cas de tout le monde. Je savais que ce n’était que le début de l’enfer, mais jamais l’idée que je ne reviendrais pas ne m’a effleurée. De toutes façons, moi je voulais revoir ma petite.
Après Stalingrad, ils sont devenus de vrais bêtes sauvages. L’enfer a véritablement commencé lorsqu’ils ont ouvert la porte, à deux kilomètres de Ravensbrück : là, nous attendait un troupeau de SS, avec des mitrailleuses, des chiens qui hurlaient autant qu’eux. Une chape de plomb nous est tombée sur les épaules. Ils nous ont hurlé de nous mettre « fünf bei fünf », et on a fait semblant de ne pas comprendre. Ensuite, nous sommes allées à pied jusqu’au camp des femmes.
À notre arrivée, le jour pointait et sous nos yeux s’étalaient des baraquements.
Plan du camp de Ravensbrück.

On nous a fait mettre dix par dix et on a dû se mettre nues.
Nous avons mis dans un sac nos affaires, nos bijoux. J’ai pu sauver mon alliance que j’ai cachée dans un napperon que j’avais commencé à broder en prison à Reims. Je tiens à dire que ce fameux napperon, qui a été terminé dans le camp, m’a sauvé de la folie et du désespoir : il a constitué le seul échappatoire au milieu de la plus effroyable épreuve qu’un être puisse vivre.
À la place de nos vêtements, on nous a donné une chemise, une robe rayée, une culotte et pour ma part le numéro 35265 que je n’ai jamais pu retenir en allemand, encore une révolte inconsciente.
Une femme sur dix était entièrement rasée et tondue. J’ai échappé à cette terrible humiliation.
Nous sommes allées ensuite dans un bloc de quarantaine composé de quatre cents femmes. Là, on a reçu une gamelle en fer blanc, un gobelet et une cuillère. L’appel était fait sur une place spéciale où on voyait les déportées les plus anciennes, image tragique de ce qui nous attendait.

Nous sommes restées quinze jours dans le bloc de quarantaine.
Après, ils ont fait les kommandos de travail : beaucoup allaient en usine de guerre.
Très vite, on a retrouvé l’organisation du Parti, avec le système des triangles. Je suis partie pour Holleischen, en Tchécoslovaquie, dans un kommando de travail en usine après trois semaines de travail dans les champs. J’étais au bloc 15, avec des filles communistes comme moi, du Comité féminin clandestin. Il y avait parmi elles une Française juive avec ses trois enfants, qui était là depuis dix-huit mois, et dont le mari officier était prisonnier.

Le camp de Flossenbürg.
Le petit Dédé, âgé de deux ans, faisait bravement l’appel comme nous, à trois heures du matin sur la place spéciale. Cela pouvait durer plus de deux heures et beaucoup tombaient ; personne ne pouvait les relever sans risquer de se faire fusiller.
À tour de rôle, nous donnions aux enfants notre ration du soir, composée de saucisson - de viande d’origine douteuse puisqu’un ami, Raymond G. a trouvé un ongle humain dans une tranche de saucisson - et d’une vague soupe de rutabagas.
Une grande solidarité régnait au sein de notre groupe communiste. Nous dormions dans des lits superposés, trois par couchette, tête-bêche.

Au bout de trois semaines, les rumeurs rapportaient qu’on irait bientôt dans un nouveau kommando.
Plus les SS étaient durs, plus j’avais le moral : en effet, c’était le signe que ça allait mal pour eux. À Holleischen, nous avions des journaux de manière clandestine. Le bloc 32 n’étant jamais fouillé, on en avait fait une cachette.

Parmi les choses les plus atroces que nous vivions quotidiennement, il y avait les expériences sur les Polonaises, les Soviétiques.

Rouleau trainé par les femmes punies.

Et quand un enfant naissait, il fallait le mettre dans la cachette la nuit de sa naissance, où il mourait le plus souvent très vite ; le plus vieux a vécu un mois. D’ailleurs, début 45, il y a eu beaucoup de naissances à Ravensbrück, mais aucun enfant n’a survécu exceptés trois petits dont la naissance a été suffisamment proche de la libération par les Soviétiques en mars 1945. Le kommando d’Holleischen, donc, qui a débuté pour moi en avril 1944, n’était composé que de jeunes et de femmes en bonne santé.
Certaines se sont fait remplacer pour ne pas y aller. Une de mes amies, Madame Mathieu, qui pesait alors vingt-cinq kilos, a été prise quand même.
Dès qu’elles avaient plus de quarante ans, les femmes étaient mises dans les « convois noirs » qui partaient pour Auschwitz, camp d’extermination. Holleischen était un « petit camp » ; il n’y avait que deux heures d’appel, et deux kilomètres nous séparaient de notre lieu de travail. Là-bas, l’unique lavabo était surmonté, détail ô combien dérisoire, d’un miroir. En réalité, il avait une utilité monstrueuse : à la moindre faute, les femmes pouvaient être rasées.

Place d’appel.
Notre journée était rythmée de la manière suivante : il y avait deux heures d’appel le matin, puis on buvait de l’eau chaude que décemment nous ne pouvions nommer café.
Ensuite cinq par cinq, on marchait pendant deux kilomètres à travers la forêt pour atteindre l’usine.
Cette forêt était magnifique et le chemin me réconfortait. Cela aussi a contribué à me faire tenir. De plus, nous y trouvions des limaces, qui nous remplissaient un peu le ventre.
Notre travail consistait à faire des obus pour la DCA. Les conditions de vie étaient aussi difficiles qu’à Ravensbrück. Quand les Allemands connaissaient une victoire, nous avions droit à du goulasch, que nous ne pouvions avaler de désespoir. Par contre, les soirs où nous n’avions même pas notre doigt quotidien de margarine, on se disait : « Ils ont pris la toise ! ».
Il y avait beaucoup d’alertes la nuit, il fallait alors sortir et nous coucher dans les champs.

On avait tellement de poux qu’un jour, ils ont décidé qu’il fallait procéder à la désinfection. Celle-ci s’est déroulée dans des petits blocs, dans la forêt. On nous a mises dix par douche, et ils nous ont distribué un liquide. Ce liquide brûlait atrocement, faisant hurler de douleur les femmes qui s’en servaient. Voyant cela, je n’y ai pas touché.
Pourtant, nous aurions tant eu besoin, sinon d’eau chaude, au moins de savon ! On nous a privé de nos vêtements alors que le froid était terrible.

Les barraques.
Avec le recul, je peux dire que la seule chose qui nous ait sauvées, c’est le moral que nous voulions garder coûte que coûte.
Par ailleurs, contrairement aux hommes déportés, je ne peux pas raconter de cas de folie. Sans doute étions nous plus fortes psychologiquement. On peut également le constater en regardant les photographies faites au moment de la libération : les hommes ont le regard hagard, tandis que les femmes ont le sourire aux lèvres, malgré les corps décharnés.

Un jour, à l’usine, trois presses ont sauté d’elles-mêmes. On a cru à un sabotage. Les filles ont eu droit à la bastonnade, puis ont été pendues.
Buchenwald venait d’être libéré.
Le 14 juillet 1944 - j’ai toujours pu, notamment grâce aux journaux, me repérer dans le temps - l’organisation a décidé qu’il fallait marquer le coup. Toutes les Françaises ont été de cet avis, même celles qui n’étaient pas communistes. Les filles de moins de vingt ans ont confectionné des petits macarons tricolores et à minuit, l’équipe de nuit - on travaillait douze heures d’affilée avant la relève de jour - s’est mise à chanter le premier couplet de La Marseillaise. Les SS dormaient. Les ouvriers, dont certains étaient des Tchèques, ont entouré les filles, admiratifs. Quant aux ouvriers allemands, ils sont restés médusés face à ce drôle de spectacle. Ensuite, les SS sont arrivées, elles ont distribué des coups de schlague et menacé de se servir de leurs mitrailleuses. Malgré tout, l’hymne a pu être terminé et ce fut une première victoire. Le matin, l’équipe de jour, dont je faisais partie, a mis ses macarons.
Sur le chemin, des prisonniers français qui passaient en camion, se sont découverts en voyant les macarons. Cette marque de respect a paru suspecte aux SS qui nous ont sauté dessus. Quand on est arrivées à l’usine, les filles de nuit ont chanté avec nous. Mais ça n’a pas duré longtemps, cette fois-ci. Le soir, l’équipe de nuit n’est pas montée : le commandant avait décidé que trois filles seraient punies pour cet « acte de sabotage ». Une camarade, polyglotte, a pu les défendre ; elle a dit que c’était un chant de libération et a réussi à convaincre le commandant, qui n’était pas un SS mais un officier supérieur de la Première Guerre mondiale. Le lendemain, il a annoncé qu’il ne ferait pas de rapport.

Un Tchèque, qui était aux commandes d’un petit train, amenait parfois le journal allemand à cette fameuse copine polyglotte. Quand l’Allemagne subissait une défaite, elle transmettait l’information au triangle.
Nous passions nos dimanches bouclés dans nos baraquements et pendant Noël de l’année de 1944, nous avons réussi à organiser une petite fête. Nous savions que la fin était proche, il fallait tenir. Nous étions seulement quatre à savoir que les Allemands reprenaient du poil de la bête mais nous n’avions rien dit pour ne pas démoraliser les copines.
Avoir le moral, on ne le répétera jamais assez, était essentiel.

Chacun avait ses « trucs » pour tenir.
Madame Michelin voulait à tout prix une messe ; alors, un dimanche matin, les filles du Parti communiste ont fait le guet pour la protéger. Les Allemands ne l’ont su qu’après, quand il était trop tard. Madame Michelin tenait à sa messe. Une autre, tenaillée par la faim en permanence, a écrit un livre de recettes.

J’étais responsable d’un triangle composé d’une fille de Paris et une autre du Nord.
Les journées étaient de plus en plus perturbées par les alertes ; les camp des alentours commençaient à se vider : les déportés étaient ramenés vers le centre de l’Allemagne, pour un ultime voyage, tristement célèbre sous le nom de « marche de la mort ». On voyait passer les wagons près de notre camp : ils s’arrêtaient pour vomir des cadavres ambulants qui devaient finir le trajet à pied, ce qui était pratiquement impossible dans leur état.
Les SS étaient de plus en plus odieuses. Pour dormir - enfin, pour passer la nuit - on nous distribuait des couvertures pleines du sang des filles de joie françaises, syphilitiques, avec lesquelles les Allemands avaient couché.
La plupart d’entre nous préférait dormir sans rien, collée pour se réchauffer plutôt que d’accepter ces couvertures infâmes.
Régulièrement depuis Ravensbrück, on nous faisait des piqûres. À Holleischen, ce n’était plus en intraveineuse, source de nombreux abcès et partant de morts. Encore aujourd’hui, on ne sait pas ce qu’on nous injectait. Toujours est-il que, dès le début, nos règles se sont interrompues.

A la libération : les civils contraints de constater ce qu’ils ont laissé faire.

À partir de la fin du mois d’avril 1945, les bombardements n’ont plus cessé.
Les SS devenaient enragées quand elles voyaient que nous n’avions pas peur.
Il fallait aller dans les champs et personne n’essayait de fuir. Qu’aurait pu faire une femme, lâchée dans la nature en robe rayée ? De toutes façons, je n’ai jamais essayé d’échapper à mon sort ; j’allais où on me disait, suivant ainsi le précepte de ma grand-mère : « Va où tu veux, meurs où tu dois ».
À cette époque, les Polonaises nous ont dit qu’elles seraient libérées par des partisans polonais. Les responsables des triangles répondaient « peut-être ».
Enfin, un jour, il y a eu un bombardement terrible, et nous sommes restées trois jours sans manger ni travailler.
Un soir, une voiture tirée par des chevaux a fini par amener de la soupe, mais une alerte a retenti et nous n’avons pas eu de soupe.
Il faut savoir que le camp était miné, car Hitler voulait qu’aucun déporté ne sorte vivant des camps. Les Polonais savaient où étaient les mines de chaque camp.
À ce moment du bombardement, je montais la garde à la fenêtre. Ma copine ne cessait de se lamenter ; elle me disait : « Dédé, je ne reverrai pas mes enfants ». Et, parce qu’il ne fallait pas céder au désespoir, ni la laisser sombrer, je répondais invariablement : « Tu m’emmerdes ».

Les gamines juives se sont mises à sautiller devant nous en voyant les partisans arriver.
Il y a eu des tirs de mitrailleuse sur les hommes du mirador. Cinq Polonais sont venus, portant presque le même uniforme que les SS, mais avec un brassard rouge, tandis que les SS étaient en train de déjeuner. Ils ont ouvert les portes de nos baraquements et toutes les filles ont voulu aller chercher les SS pour les « mazibler », c’est-à-dire les mettre en pièces. Le Polonais leur a alors dit : « Vous les jugerez vous-mêmes ». Les filles étaient véritablement hors d’elles.
Les partisans ont emmené les Russes et les Polonais.
Je dois préciser qu’à Buchenwald, où était mon mari, les hommes se sont libérés eux-mêmes, les Américains étant restés aux portes du camp.
Quant à nous, on nous a dit de ne pas bouger, car il y avait des SS dans la forêt.
Nous sommes devenues les « maîtresses du camp ». Il a fallu organiser le ravitaillement car tout le monde se jetait sur la nourriture de manière complètement anarchique. Des doctoresses françaises, qui faisaient partie des déportées, nous avaient mises en garde : trop manger, c’était mourir sur le champ après des mois, voire des années de terribles privations.
D’ailleurs, la dysenterie n’a pas tardé à faire ses premières victimes et ce fut l’épidémie malgré les avertissements.

Mémorial de Ravensbrück.
Les jours passaient, de manière très étrange.
Le camp était à la fois libéré des SS et toujours prisonnier. Ce qui changeait, par exemple, c’était que nous ne buvions plus d’eau chaude mais du vrai café dans la cuisine des gardiennes SS qui avaient été emmenées au campement des Polonais, dans l’attente de leur jugement. Elles étaient rasées, en robe rayée, comme nous, et ont été condamnées à mort.
L’avant-dernière semaine de mai, une ambulance avec deux infirmières et un docteur est venue chercher Madame Michelin, qui était malade. Naturellement, on se disait : « Et nous ? On sait qu’elle est là et pas nous ? ». En réalité, cela prenait beaucoup de temps, car il y avait énormément de monde à rapatrier : les prisonniers, les déportés et les STO.

En cas de « marche de la mort », les responsables - dont je faisais partie - avaient dit qu’il ne fallait pas relever les camarades qui s’écrouleraient : nous ne pourrions pas les aider, et cela n’aurait fait qu’augmenter le nombre de victimes. Mon amie, Madame Mathieu, m’avait supplié de le faire, en dépit de cette cruelle règle. Je lui avais assuré que je le ferais, mais au fond de moi, je savais que non.

Un jour, une autre ambulance est arrivée pour Madame Laurency, l’épouse de l’ancien gouverneur du Tchad. Elle a refusé de partir en disant : « Vous direz à mon mari que je suis ici avec 1 500 Françaises et que je ne partirai pas sans elles ».
Trois jours après, on nous a entassées dans des wagons à bestiaux et on a roulé très vite, toute la journée.
À Wisburg, une ville allemande aux trois quarts démolie, nous avons été bousculées par les Américains sur une grande place avec tous les déportés.
Les hommes étaient dans des états lamentables, nus ou en « rayés ». Il y a eu une distribution de poudre qu’on a vaporisée sur nos corps dénudés. Par contre, on ne nous a pas nourris. Le lendemain, à la gare, on a encore eu droit aux wagons à bestiaux, toujours sans eau ni nourriture. J’y ai retrouvé cinq Rémoises. J’ai voyagé une journée, les jambes pendantes hors du train. Mon état d’esprit pouvait se résumer à ceci : revoir ma petite. Au cours de ce trajet, nous avons failli basculer dans le Rhin. Jusqu’au bout, il aura ainsi fallu littéralement s’accrocher à la vie.
Nous sommes arrivés à la nuit tombante à la frontière française. Nous avons dû attendre pour l’État civil. On nous a alors distribué une feuille de rapatriement et 500 francs, autant dire rien du tout à l’époque.
Depuis la gare de Tournes, dans les Ardennes, nous avons voyagé dans un vrai train, jusqu’à Witry-les-Reims, où on a continué à pied vers Reims. Là, un comité d’accueil nous attendait avec du ravitaillement.

Jeanne-Andrée Paté accompagnée de son arrière petit-fils à la veillée du Souvenir de la Déportation devant le Monument aux martyrs de la Résistance de Reims à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération des camps.

Je savais depuis longtemps que le mari de mon amie, Madame Mathieu, avait été fusillé le 6 juin 1944, le jour du Débarquement. Mais je m’étais bien gardé de lui dire, car elle n’aurait jamais tenu le coup dans le camp. Elle l’a appris par le comité d’accueil, et s’est évanouie.
Malgré mon vif désir de rentrer chez moi, je l’ai d’abord raccompagnée chez elle, toujours au nom de cette solidarité qui a sauvé des vies.
Quand je suis enfin rentrée chez moi, j’ai vu ma mère. Comme tous les matins depuis mon départ, elle avait préparé sur la table du petit déjeuner mon bol : elle m’attendait ainsi tous les jours. Ma fille avait alors six ans.
Personne n’avait de nouvelles de ma sœur. Nous avons su après qu’elle était morte du typhus le jour de sa libération. Parmi toutes mes épreuves, celle-ci fut la plus dure à supporter.
Les retrouvailles ont été très intenses ; j’ai retrouvé mon mari, alité car gravement malade et couvert de furoncles.
Mes vêtements avaient été cambriolés, j’ai dû garder ma robe rayée, que j’ai toujours au fond de mon armoire par ailleurs.

J’ai ensuite cherché du travail pendant deux mois.
Une nouvelle organisation s’est constituée avec les déportés.
La vie a donc repris rapidement son cours, notamment grâce à ma bonne constitution - même si je pesais 32 kilos à mon retour -. et mes règles sont revenues au mois de juin, signe que tout recommençait. Pour preuve, au mois d’août, j’étais enceinte de mon fils.
Mon mari, revenu beaucoup plus affaibli que moi, a attendu deux ans avant de pouvoir retravailler. Nous nous comprenions mieux que jamais : nous avions vécu les mêmes épreuves, traversé la même période innommable de l’Histoire.

Principales sources :
CRDP de Champagne-Ardenne
http://www.jewishgen.org/forgottencamps/Camps/RavensbruckFr.html
http://www.souviens-toi.org/poeme_ravensbruck.html
http://www.jewishgen.org/forgottencamps/Camps/FlossenburgFr.html



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