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La France et le drame des Harkis en 1962
Publié le mercredi 8 mars 2006, mis à jour le mardi 4 avril 2006

Le plan général de rapatriement par le Général François Meyer

« Il faut se débarrasser sans délai de ce magma de supplétifs qui n'a jamais servi à rien... ».

De Gaulle, 3 avril 1962.

Les anciens supplétifs n'ont pas de famille en France. Pour que leur rapatriement puisse avoir lieu, il faudrait que leur accueil en métropole soit organisé, Sinon également leur installation.
Depuis sa séance du 28 avril, le Comité des Affaires Algériennes a décidé la mise en place en Algérie d'une antenne du secrétariat d'État aux Rapatriés, de même qu'à Marseille l'ouverture d'un centre de transit, et par ailleurs, l'affectation d'un budget afférent aux activités du rapatriement. Il ne manque que l'ouverture de camps d'accueil pour que le plan général de rapatriement puisse fonctionner. Ce n'est que le 17 mai (lettre n° 14162- MA/CC) que le ministre des Armées accepte de mettre provisoirement des camps à la disposition du secrétariat d'État aux Rapatriés. Dans ce cadre, c'est le 26 mai qu'il ouvre le camp du Larzac, et décide la prise en charge par les armées du rapatriement des anciens supplétifs. Il mettra également le 29 juin le camp de Bourg-Lastic à disposition. Le chef d'état-major du ministre des Armées donne donc des ordres (note n° 1034-EMIA/ORG du 26 mai) relatifs à « la constitution et l'encadrement des détachements de supplétifs à rapatrier - le transport entre l'Algérie et le camp du Larzac - le fonctionnement du camp, commandement, installation, hygiène, et entretien.

Signé : Général d'armée aérienne Martin »                     

 

L'action sociale des armées mettra également en place un soutien matériel et psychologique.
Compte tenu des délais nécessaires à l'organisation de l'accueil, ce ne sont que les 12 et 13 juin qu'embarqueront les premiers convois de supplétifs rapatriés ; ils arriveront au camp du Larzac le 16 juin, soit trois mois après le cessez-le- feu et le désarmement des unités...
Dans le Géryvillois, le premier convoi se formera au poste d'Aïn-el-Orak le 12 juin au soir. Certains candidats au départ rejoindront de façon dramatique le maréchal des logis chef Amara M'Hamed, par exemple, qui sera pris pour cible en ville par des agents du F.L.N., et ne pourra gagner le convoi que grâce à l'aide ‘un officier S.A.S., qui le recueillera dans sa voiture... Dans la nuit, les familles brûlent tout ce qu'elles ne peuvent emporter... Puis à cinq heures du matin, le 13 juin, le convoi escorté par des blindés du 23e spahis fait route vers Oran. Tous arriveront en fin de journée au port et embarqueront aussitôt. Pour ce qui concerne mes anciens supplétifs, un deuxième et dernier convoi partira le 9 juillet, pour Marseille et le camp de Sissonne, dans l'Aisne. Le sous-lieutenant d'Agescy et moi-même I'accompagnons. A Saint-Denis-du-Sig, à notre passage, il nous faudra forcer un barrage de l'A.L.N., et l'escorte blindée détachée par le 23e spahis sera utile... Je n'emmènerai d'ailleurs qu'un détachement diminué d'une dizaine de spahis célibataires qui, au moment de partir, profondément ébranlés par les débordements frénétiques et les défilés de l'A.L.N. le jour de l'indépendance, se détourneront d'une France vaincue et choisiront de rester en Algérie. Il faut aussi rappeler que ce n'était jamais facile, pour un ancien militaire, de gagner la France avec sa famille. Il lui fallait d'abord échapper à la surveillance de ses voisins, et rejoindre un poste de l'armée, malgré les contrôles F.L.N. Il lui fallait apporter aussi la preuve qu'il était « particulièrement menacé », puis satisfaire à diverses formalités administratives et médicales, enfin être agréé et inscrit sur une liste soumise à la décision du délégué en Algérie du secrétaire d'État aux Rapatriés. On est loin de la déclaration officielle sur la liberté du passage en métropole. Il lui faut ensuite attendre, sans véritable certitude quant à son départ, et tout en étant toujours soumis aux pressions de l'environnement. Le haut commissaire estimait à sept mille le nombre des demandes de rapatriements déposées avant le 1er mai. Quinze jours plus tard, elles ne seront plus que cinq mille.

Il faut également savoir que dès le 21 juin, soit huit jours après le départ pour la France des premiers convois, le comité des affaires algériennes décidait que « l'intervention d'initiative ne devra être envisagée pour assurer la protection de nos Forces et celle de nos nationaux que dans les cas de légitime défense ou d'attaque caractérisée » (F 60-MA 1373). Il n'est donc plus question de voler au secours d'anciens supplétifs menacés. Toutefois, sur place, le général Fourquet, commandant en chef jusqu'au 23 juillet, ne reviendra pas sur ses directives antérieures, « les secours seront portés d'initiative et sur le champ... par les personnes ou les groupes de militaires se trouvant sur les lieux ».

Une déclaration est quand même assez significative, c'est celle de Louis Joxe à l'Assemblée nationale le 28 juin « Les officiers qui veulent ramener leurs hommes font preuve d'un condamnable instinct de propriétaire, exercé sur des personnes dont ils violent la liberté de choix afin de constituer en France des groupements subversifs ».

De plus, dès le 19 juillet, le ministre des Armées demande au ministre d'État l'arrêt de l'accueil des anciens supplétifs dans les camps militaires (lettre n° 195886 MA CC/19 juillet 1962). Les capacités du deuxième camp ouvert, Bourg-Lastic, se trouvent pratiquement épuisées. Le nombre des ex-supplétifs et familles s'élève à 11 486 personnes, 5 894 au Larzac et 5 592 à Bourg-Lastic, soit peut-être 3 000 à 4 000 supplétifs. «... Les moyens mis en oeuvre, tant au point de vue du personnel, que des locaux et du matériel représentent pour les armées une somme de charges et d'efforts considérables, qu'il est malaisé de maintenir et qu'il ne peut être question d'accroître. L'armée est ainsi arrivée à la limite du concours qu'elle peut accorder... et si de nouveaux supplétifs devaient arriver en métropole, elle ne serait plus en mesure d'en assurer l'accueil, même à titre provisoire. C'est dans ce sens que je me permets de vous demander une intervention rapide et ferme, de votre part, auprès de notre représentant en Algérie.                        

Signé : Pierre Messmer

 

Or à partir du 5 juillet, les massacres organisés ont débuté dans toutes les régions d'Algérie. Les archives le montrent abondamment. Le commandant supérieur en Algérie en rend compte les 6, 19 et 24 juillet. La presse également le relate « À partir du 10 juillet, tous les anciens harkis, moghaznis et autres partisans armés ou non de la France ont été arrêtés en masse, en Oranie en particulier » (Le Figaro, 28 juillet).

Pourtant le ministre ajoute, dans sa correspondance à Louis Joxe : « Il semble d'ailleurs que, les intéressés ayant eu le temps et la possibilité d'apprécier les conditions de leur reconversion en Algérie, les options pour la métropole qui pourraient aujourd'hui se manifester, ne devraient être le fait que de quelques rares individus, pourvu que soit vérifiée soigneusement la justification du départ sollicité et que soient déjouées toutes manoeuvres, inconscientes ou mal intentionnées, pour, maintenir le courant des départs ».

Quatre jours plus tard, le 23 juillet, le ministre d'État, Louis Joxe, écrit alors à notre ambassadeur Jeanneney, haut représentant de la République en Algérie au sujet de « l'envoi en France des supplétifs musulmans » : « Je vous serais obligé de me tenir étroitement informé des demandes de migration de musulmans qui vous seraient présentées et de ne mettre personne en route avant d'avoir reçu les directives du ministre des Armées ou de
moi-même.          

Signé : Louis Joxe ».            

 

Le rapatriement des anciens supplétifs est donc pour le moins suspendu. N'y avait-il réellement plus de place en France, dans les camps, les Écoles militaires et les centres mobilisateurs pour accueillir des militaires rapatriés ?

Sur place en Algérie, la situation des anciens supplétifs ne s'améliore évidemment pas... Le général de Brébisson, nouveau commandant supérieur, adresse au ministre des Armées le message suivant (n° 1820 / CSFAFA / EMI / MOR du 4 août) : « Épuration menée par les populations et l'A.L.N. envers ex supplétifs se poursuit avec une violence accrue. De ce fait, 2300 personnes ont demandé asile et ont été recueillies... Situation pitoyable d'anciens compagnons d'armes menacés émeut à juste titre cadres et troupes... honneur vous demander instamment autoriser embarquement vers métropole ex-supplétifs menacés, tant que pouvoir central algérien se révélera incapable faire cesser violences à leur égard... ».

Le directeur du cabinet du ministre répond le 6 août (n°04433/MA/CM) : « En raison sujétions nées du retour des unités d'Algérie et de l'accueil des réfugiés, les possibilités d'accueil de nos camps sont provisoirement épuisées... Prendre les dispositions nécessaires pour assurer localement sécurité et hébergement ex-supplétifs menacés... ».

Le général de Brébisson insiste, par message n° 1858/ CSFAFA/EMI/MOR du 11 août : « Du fait poursuite épuration violente, nombre de personnes recueillis en accroissement quotidien... Cette situation devient de plus en plus préoccupante... honneur renouveler demande autorisation embarquer vers métropole ex-supplétifs menacés... ».

On ignore s'il y a eu réponse du ministre des Armées, mais le 24 août, le général commandant supérieur en Algérie adresse à ses subordonnés la note suivante n° 1920/CSFAF/EMI/MOR : « Le général commandant supérieur a entrepris de nombreuses démarches pour obtenir le transfert en France des harkis actuellement en danger... La principale difficulté qui s'oppose à ce transfert est l'impossibilité de donner du travail en France aux ex-harkis et moghaznis rassemblés dans les camps. Toutes les tentatives faites ont été extrêmement décevantes... Il semble que la plupart des Algériens ainsi déplacés hors de leur pays soient inadaptables... Il est possible que les efforts faits par l'ambassade et le commandement pour obtenir le transport en France des quelque 4 000 personnes actuellement dans les camps et les unités d'Algérie aboutissement à bref délai... On peut penser qu'après cet afflux, il n'y aura plus que des cas isolés.., Une fois opéré, s'il est décidé, le transfert de ces 4 000 Algériens, le gouvernement ne sera plus en mesure d'absorber en France d'autres réfugiés de cette catégorie... Il est donc essentiel d'orienter les commandants de divisions de façon qu'ils préparent leurs cadres à cesser de donner asile à des Algériens, sauf dans des cas très exceptionnels... Enfin, il y a lieu de ne procéder en aucun cas à des opérations de recherche dans les douars de harkis ou de leurs familles.

Signé: le général commandant supérieur

P.O. le colonel Valentin, chef d'étal -major ».               

 

Les anciens harkis, moghaznis et spahis que nous avons ramenés les 13 juin et 9 juillet étaient un peu plus de trois cents personnes. Ils ont quitté les camps d'accueil au début de 1963. Grâce au concours de maires efficaces et au dévouement de quelques amis, ces semi-nomades de l'Atlas saharien ont été établis dans des hameaux de Lozère, et ont aussitôt travaillé soit à la construction du barrage EDF de Villefort, soit sur divers chantiers locaux, et par la suite, aux mines d'Alès, ou en usine chez Michelin ou Perrier, etc. Ceci sans compétences particulières de notre part ni concours financier significatif. Chacun de nous poursuivant par ailleurs ses activités professionnel. Ces « Algériens » Français ont trouvé de la sorte ce palier d'intégration qui leur était sans doute nécessaire, avant de se disperser dans plusieurs villes de France.

Étaient-ils vraiment inadaptables ? Nous sommes ailés au camp du Larzac au mois d'août de 1962. Les propositions d'emploi qui étaient faites aux anciens supplétifs ne comportaient pas, le plus souvent, l'accompagnement des familles. Or, dans la situation dramatique qui était la sienne, aucune famille ne voulait se séparer.

Les transferts officiels d'anciens supplétifs en France reprendront toutefois à partir du 19 septembre à la suite d'une note du Premier ministre au ministre des Armées : « A la suite des demandes qui ont été présentées par le général commandant supérieur en Algérie, ainsi que par notre ambassadeur, j'estime nécessaire d'assurer le transfert en France des anciens supplétifs qui sont actuellement en Algérie, et qui sont venus chercher refuge auprès des forces françaises, sous la menace des représailles de leurs compatriotes...

 

Les anciens supplétifs seront donc à nouveau dirigés vers les camps d'accueil en France. D'autre part, en raison des rigueurs de l'hiver qui approche, les rapatriés des camps du Larzac et de Bourg-Lastic seront transférés sur les camps de Rivesaltes et de Saint-Maurice l'Ardoise.
Un message du cabinet du ministre des Armées, adressé au commandement en Algérie (n° 5945/MA/CM) en date du 23 octobre précisera encore : « Transfert reliquat musulmans regroupés sous protection armée sera effectué à partir 10 novembre... Capacités absorption camps devant être atteintes après transfert ces personnels estimés à 6500, aucune promesse transfert en métropole ne devra plus être faite à musulmans qui demanderont protection armée française ».

Malgré tout, quelques transferts auront encore lieu... Et on estime en général que vingt mille personnes, supplétifs et familles, auront été rapatriés en 1962, près de quinze mille en 1963 et cinq mille en 1964-1966, y compris les prisonniers libérés à la demande du Gouvernement. Il faut ajouter 3 200 engagés démobilisés au camp de Sissonne, soit environ 10000 personnes, familles comprises. Si l'on évalue, comme plusieurs historiens, à près de 40 000, le nombre de ceux qui sont arrivés en France sans aide officielle, c'est environ 90 000 Français musulmans d'Algérie qui ont été rapatriés à la fin de la guerre d'Algérie, soit peut-être 15 000 à 20 000 anciens supplétifs ou engagés, au maximum.

Au début de 1961, l'action militaire du Gouvernement en Algérie avait abouti à l'élimination de la plus grande partie des maquis du F.L.N. Plus de 200 000 algériens musulmans combattaient à ce moment dans l'armée à des titres divers, appelés, engagés ou supplétifs.

 

Pour conclure

Il est évident qu'au moment de leur désarmement, les supplétifs n'ont pu exercer d'autre “libre choix” que de retourner dans leurs villages pour y attendre la suite des événements.

Dès le 19 mars à Saint-Denis-du-Sig, en Oranie, les premiers harkis seront assassinés, seize hommes et une femme, et ce massacre déclenchera une émeute. Ce n'est qu'un mois plus tard que les armées prendront de premières mesures pour protéger les anciens supplétifs. Ce n'est que trois mois après les licenciements que les premiers rapatriements du « plan général » seront effectués. Pendant ces temps d'indécision - ou de non décision - les supplétifs seront soumis à des pressions qui leur seront finalement fatales. Il eût fallu organiser le rapatriement des combattants musulmans « menacés » dès leur désarmement. Le Gouvernement avait été prévenu. En octobre et en novembre 1961, un questionnaire, avait été adressé par le ministre d'Etat aux préfets en Algérie. En réponses ils avaient averti « Les musulmans engagés à nos côtés ne seront pas protégés. La seule protection efficace pour eux sera le transfert en métropole ». Mais les préfets ajoutaient également « Les musulmans ne souhaiteront pas quitter leur pays... Ils devront être informés du caractère relatif des garanties ». Attachés à leur terre et à leur manière de vivre, ils n'imaginaient pas non plus un pareil abandon.
Ne pouvait-on aussi prévoir que le F.L.N. voudrait éliminer les anciens harkis, témoins sinon acteurs de son échec militaire, afin d'instaurer ce mythe d'un peuple se libérant de l'emprise coloniale par la force et uni, et mieux ainsi réaliser l'indispensable cohésion nationale autour d'une origine glorieuse?

On connaît ce tract du F.L.N. en 1961 « L'heure de la victoire approche. Où irez-vous après ? L'ennemi retire ses fils et vous fait avancer les premiers... Pour qui mourrez-vous ? Demain les colonialistes français vous abandonneront, les métropolitains ne voudront jamais vous laisser pénétrer leur terre... Désertez... Abattez vos officiers assassins...
Ils n'ont pas abattu leurs officiers, ils n'ont pas non plus déserté, sinon en mars 1962, quand ils se sont vus abandonnés. De Gaulle pourtant n'a jamais fait grand cas de ces combattants « Il faut se débarrasser sans délai de ce magma de supplétifs qui n'a jamais servi à rien... », déclarait-il le 3 avril, au cours d'une séance du comité des affaires algériennes. Rien d'étonnant que dans une note du 7 avril, Louis Joxe ait alors écrit, parlant des harkis et des moghaznis : « De toute manière, on fera effort pour maintenir ces personnes en Algérie ».

Qui peut refuser de voir la responsabilité du Gouvernement de la France dans le drame des harkis en 1962 !

Général François Meyer

ancien lieutenant,

chef de harka.

 

(Extraits d'un tract diffusé aux Harkis par le Commandement militaire en Algérie après le cessez-le-feu) :

 

HARKIS !

Les combats ont cessé la paix est revenue dans votre ays. Chacun de vous, avec l'aide de la France, pourra - si Dieu le veut - bâtir à son gré son avenir en Algérie ou en Métropole.
Harkis, l'heure est venue de choisir.


VOICI CE QUE VOUS OFFRE LA FRANCE


Si vous désirez continuer porter les armes, il vous sera possible de souscrire un engagement militaire...

Si vous préférez rentrer directement dans la vie civile, vous percevrez la prime de recasement... Un délai de réflexion vous sera accorde. C'est ainsi que vous pourrez souscrire un contrat de six mois pour servir, à titre civil, en qualité d'agent contractuel des armées... Vous n'aborderez pas la vie civile comme l'enfant nouveau-né aborde la vie.


LA FRANCE EST LA POUR VOUS AIDER.

En effet, elle est prête vous donner, pour peu que vous l'y encouragiez par votre travail : un emploi - un toit - des ressources (priorité d'embauche, aide à la construction, prêts de semences et d'argent pour achat de bétail, accès à la petite propriété, aide à l'artisanat rural).

HARKIS !

Tous ces avantages ne peuvent vous être accordés que dans le respect des conventions qui vous lient encore à la France.

En désertant vous emportez souvent votre fusil. Personne ne vous l'échangera contre une charrue. A l'heure de la Paix , le blé vaut plus cher que les cartouches

 

Source :


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